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Prof. Laurent Bibard : « Nous devons réécouter qui nous sommes »

13-04-2021
Prof. Laurent Bibard : « Nous devons réécouter qui nous sommes »

Le professeur Laurent Bibard enseigne la philosophie et la gestion au sein de l’ESSEC Business School. Il publie aux éditions L’harmattan un nouvel ouvrage, intitulé « Phénoménologie des sexualités - La modernité et la question du sens », réflexion sur l’histoire du monde du point de vue des rapports des sexes. Alors que la parole des femmes se libère peu à peu pour réclamer une société plus juste, respectueuse et égalitaire, Laurent Bibard pose une question fondamentale : « Pour un monde en crise, chercher une harmonie entre le féminin et le masculin ne serait-il pas l'ultime vecteur de paix ? » Entretien.

Votre ouvrage s’intitule « Phénoménologie des sexualités - La modernité et la question du sens ». Comment définissez-vous les notions de « phénoménologie » et de « sexualité » ?

Le mot « phénoménologie » renvoie au fait de voir les choses telles qu’elles se présentent, à travers les phénomènes. L’enjeu a été explicité par le philosophe allemand Edmund Husserl. Pour lui, la culture, la technique et les sciences que nous avons accumulées nous cachent désormais plutôt le réel qu’elles nous le révèlent. Nous en savons trop. Il faut retourner à la « chose même ». Nous devons la regarder de manière simple, comme des enfants, telle qu’elle est.

Nous vivons dans un monde qui nous a fait perdre contact avec ce dont nous sommes faits. Et entre autres, nous sommes toutes et tous faits de féminin et de masculin ! Nous avons toutes et tous été conçus du fait de relations hétérosexués fécondes, même si c’est par l’intermédiation des technologies. Autrement dit, nous sommes tous le fruit de gamètes mâles et femelles.

L’idée du livre est de dire : « Nous perdons contact avec ce qui nous constitue. En particulier dans le contexte de la crise que nous vivons, il faut essayer de reprendre contact. D’où la proposition de cette Phénoménologie des sexualités. »

Pourquoi et comment avez-vous choisi de travailler sur ce vaste sujet ?

La question du rapport des sexualités est très ancienne pour moi. J’y travaille depuis plus de 30 ans. Quand j’ai travaillé pour ma thèse en philosophie au début des années 90, cela a été sur un débat entre deux auteurs, qui sont très importants pour comprendre le XXème siècle : Léo Strauss et Alexandre Kojève. Ces deux philosophes ont eu un débat sur la question de la tyrannie, publié dans un ouvrage intitulé « De la Tyrannie ». L’argument essentiel de ma thèse de l’époque a été : « On ne peut pas comprendre les questions politiques sur la tyrannie, si l’on ne comprend pas les rapports des sexes. » Cette thèse a donné lieu à un livre, qui s’appelle « La sagesse et le féminin ». J’ai également publié en 2010 une version abrégée de ce que deviendra la Phénoménologie des sexualités, « Sexualité et Mondialisation ». Le point de fond, c’est : « On ne comprend la question politique en général, et le monde dans sa globalité, dont notre rapport à notre environnement, que si l’on comprend la question des sexes, et surtout maintenant. »

Le thème de cette Phénoménologie des sexualités demande sans cesse à être remis sur le métier. C’est un ouvrage qui n’est pas systématique et qui ne peut pas l’être : il se veut le plus complet possible, mais je sais qu’il ne l’est pas. Il ne se clôt pas. Je l’ai délibérément écrit de manière à ce qu’on puisse le remettre à volonté sur le métier et comme on en a envie. On y entre par le chapitre que l’on souhaite. Puis on s’y balade dans l’ordre que l’on veut. C’est en quelque sorte une variation sur un même thème à apprivoiser sans cesse.

Il se veut aussi un peu poétique si je puis dire. Je me suis beaucoup appuyé pour l’écrire sur le taoïsme, et les notions qui y sont essentielles de yin et yang, féminin et masculin. Or, la manière dont la philosophie chinoise aborde le réel n’a rien à voir avec la technicité conceptuelle de la philosophie occidentale. Certains chapitres sont donc d’inspiration chinoise, avec beaucoup d’usages de métaphores. Ce n’est donc pas de la philosophie au sens strict du terme. L’ouvrage draine, utilise la philosophie, s’y adosse, mais il ne s’y épuise pas. Cela serait contraire à son contenu, et je montre pourquoi au cours des chemins parcourus.

J’ai commencé à écrire ce livre au début du siècle, il y a un peu moins de 20 ans. J’en ai décidé la publication, car la question prend de plus en plus d’importance, à la fois d’une manière radicale et mondiale. Mais c’est sans doute le genre de questions que l’on n’épuise pas. C’est donc à la fois un aboutissement et un chemin. Je voulais marquer le pas à un moment. L’état actuel des choses montre que c’était le bon moment.

« Si l’on croit que l’on contrôle tout, alors on devient extraordinairement vulnérable »

Pourquoi faut-il « reprendre contact » avec les sexualités telles que vous les abordez ?

Un des aspects les plus dominants de notre monde, bien que très mis à mal par la Covid-19, c’est la présupposition que nous, humains, pouvons contrôler la nature. Cela s’exprime par l’explosion des nouvelles technologies actuellement, et en amont, cela remonte à environ 500 ans par la création des sciences modernes. Elles ont été créées délibérément, dans le but de « nous rendre comme maitres et possesseurs de la nature », pour citer René Descartes. Nous sommes tous, au niveau mondial, plus ou moins consciemment, pris par une attitude de contrôle, une attitude « virile », au sens « virilité » propre au contrôle de la nature comme le dit le philosophe Francis Bacon dans sa « Production virile du siècle », et non plus au sens de la virilité des hommes « mâles ». Cette virilité propre au contrôle de la nature appartient autant aux femmes qu’aux hommes. Mon propos n’est pas de dire que ce n’est pas bien. Le problème, c’est qu’il n’y a en gros plus que ça. Or, si l’on croit que l’on contrôle tout, alors on devient extraordinairement vulnérable. Le contrôle est toujours local, provisoire, fragmentaire. Nous sommes faits de choses que nous ne contrôlons pas. Ça s’est appelé la nature et on peut continuer de l’appeler ainsi.

Nous, humains, sommes faits d’un corps qui est à notre disposition, fait de masculin et de féminin, que nous avons reçu. Nous n’avons pas décidé de naître – nous avons plutôt reçu de naître. Mais actuellement notre rapport à l’ensemble des choses, dont nous-mêmes, est un rapport de contrôle. Nous nous rapportons à notre corps, comme à un bon instrument de performance, typiquement dans le sport par exemple. Mon propos n’est pas de dire que c’est une mauvaise chose. Ce qui n’est pas bon, c’est d’avoir exclusivement un rapport de contrôle avec quelque chose qu’en fait, nous ne contrôlons pas. Si on oublie qu’on ne contrôle pas son corps, le jour où on ne le contrôle plus, on est totalement perdu, dans l’angoisse. Quelqu’un qui a toujours été en bonne santé, qui a brusquement un problème, et qui est habitué à tout maîtriser, risque d’être plus que complètement désarçonné ! La crise de la Covid-19 par exemple, c’est le même enjeu. La crise finalement, ce n’est pas qu’il y ait la crise : c’est de croire qu’il n’y en avait plus. Croire qu’il n’y a pas de crise, c’est croire qu’on maitrise tout.

Du coup mon propos dans le livre, c’est de dire : « Réapprenons à entrer en contact avec ce qui nous constitue, à nous y rapporter comme des enfants, de manière toute fraiche, sans excès de techniques, de technologies. Et nous réapprendrons à vivre. »

Votre ouvrage est éminemment d’actualité, notamment avec les débats autour de la place des femmes qui secouent enfin la société. Quel est votre regard sur cette question fondamentale ?

Il y a eu une domination des femmes par les hommes, un assujettissement des femmes. Il faut qu’on arrive enfin à une situation équilibrée, d’égalité, de reconnaissance de la dignité de chacune et chacun. Les femmes sont en train de prendre la parole. Mais si cette prise de parole se fait exclusivement sur le fond d’une lutte comme une revanche adossée à la loi du talion (« œil pour œil, dent pour dent »), nous n’avons toutes et tous qu’à y perdre.

En toile de fond, il faut avoir ceci à l’esprit : dans le monde entier, les philosophes et historiens s’accordent à dire qu’on ne peut malheureusement pas éviter les guerres entre communautés, entre pays par exemple. En revanche, il y a des guerres qu’il faut éviter à tout prix : les guerres dont les acteurs sont de la même communauté, et qui sont censés s’aimer, s’épauler, se servir les uns les autres. Or, la guerre civile qui attaque la possibilité même de tout lien, c’est la guerre des sexes. C’est donc une situation très délicate. Il faut effectivement absolument arriver à une situation où il n’y aura ni sujétion, ni domination, ni violence imposées aux femmes par les hommes. Mais ça ne doit pas passer par une destruction de la relation.

L’enjeu de mon ouvrage sur cette question est donc politique au sens fort, qui concerne la vie en commun des femmes et des hommes. Si on approche le féminin et le masculin en s’adossant à yin et yang, on comprend qu’ils sont incapables d’exister l’un sans l’autre, ils sont l’expression d’une même chose : l’énergie qui nous habite. La seule différence c’est que Yang c’est la montée de l’énergie, et Yin c’est sa descente. Le rythme de la veille et du sommeil, du travail et du repos, de la vie et de la mort, des saisons, sont Yin et Yang, constamment. S’ils ne sont pas équilibrés l’un avec l’autre, c’est la maladie, voire la mort.

« Nous sommes actuellement inconsciemment habités à la fois d’un désir d’égalité, mais aussi d’une présupposition de méfiance »

Est-ce que l’héritage du XXe siècle, avec notamment ses conflits armés globaux ou l’avènement du capitalisme et de la mondialisation, pèse sur notre vie contemporaine et sur nos rapport les uns aux autres ?

Je parlais précédemment de l’excès de contrôle. Le XXe siècle est par excellence le siècle du contrôle ! Le monde qui est le nôtre rêve de régler définitivement les problèmes des biais humains, en nous permettant enfin de faire table rase du passé. C’est très dangereux. Selon Albert Camus (L’homme révolté), toute révolution qui se veut radicale, mondiale et définitive conduit à un terrorisme - d’Etat ou de quoi que ce soit d’autre. Le problème du capitalisme actuel, adossé à cette culture du contrôle qui se veut radical, mondial et définitif, est de conduire potentiellement à un terrorisme, cette fois-ci de quelques entreprises et de quelques fortunes privées. Le capitalisme est adossé à une compréhension des humains selon laquelle nous sommes des agents économiques. C’est la base de la science politique moderne avec Thomas Hobbes au XVIIe siècle, et sa formule célèbre et frappante : « A l’état de nature, l’homme est un loup pour l’homme ». Nous projetons sur le monde, à l’avance, notre méfiance. On oublie que nous sommes aussi de l’aide, de l’amour, de la fiabilité, de la crédibilité, de l’écoute, etc… Mais le monde moderne est adossé à cette hypothèse de Thomas Hobbes, laquelle est inséparable de la notion de contrôle vue tout à l’heure, qui est cette « virilité » propre au contrôle de la nature qui nous fait perdre de vue ce que sont en nous féminin et masculin.

Il faut souligner ceci avec d’indispensables précautions. Car lorsque Hobbes fait cette hypothèse que nous sommes des individus égaux entre eux, libres et rationnels, il renden même temps paradoxalement possible que l’humanité se libère en effet, au moins pour partie d’une dépendance à l’égard du corps, et il nous rend donc en effet potentiellement tous égaux. Car définir les humains comme il le fait libère l’imagination : nous pourrions bien devenir vraiment égaux entre nous, libres, etc. C’est le rêve moderne du féminisme notamment, et à juste titre ! Autrement dit, en même temps qu’elle prête le flanc au problème de la méfiance, la manière dont la pensée moderne approche l’humain rend possible des mouvements de libération et d’émancipation comme le féminisme, les études de genre, la lutte contre l’esclavage, l’écoute des enfants etc. Cela veut dire « respectons-nous ». C’est le bon côté des choses.

Le mauvais côté, c’est la méfiance que nous entretenons les uns à l’égard des autres. Le monde moderne est adossé à cette hypothèse très inconsciente. Cela nous habite sans que nous nous en rendions compte. Nous sommes inconsciemment habités à la fois d’un désir d’égalité, et d’une présupposition de méfiance. Et encore plus en temps de crise…

Vous enseignez la philosophie et la gestion au sein d’une école de management, l’ESSEC Business School. Comment réagissent vos étudiants à ces thématiques fondamentales ?

Ils sont parfois un peu perdus, et en même temps dans un désir de sens gigantesque. Ils sont d’un potentiel énorme, et ils veulent que leur vie et que la vie fasse sens, plus qu’auparavant. Il y a une dizaine d’années, il y avait encore une espèce de tranquillité, adossée à un monde qui va bien, malgré les crises. Mais maintenant il y a le sentiment très profond de se dire : « Non, on ne va pas aller en entreprise pour aller en entreprise, on va équilibrer la vie personnelle et la vie professionnelle, on ne veut pas travailler pour n’importe qui, n’importe comment. » C’est de bon aloi.

Il est capital, dans des écoles comme l’ESSEC, qui forment de futurs dirigeants, d’apprendre aux étudiants à aborder avec un regard critique, avec le plus de compétences possible en termes de capacité de distanciation, de prise de recul, les sciences de gestion. Ces dernières visent de l’efficacité, à savoir faire du profit, à gérer des gens, à développer des marchés, à faire vivre l’économie, mais on ne doit certainement jamais oublier que l’économie est destinée à l’origine à se nourrir, tout simplement. Or, quand on est tourné uniquement vers le profit, on risque d’affamer des milliards de gens. Il faut cultiver le sens de la responsabilité sociale des élèves, tout autant que leur sens de l’efficacité et de la gestion, et j’ai toujours entendu mon rôle comme cela. Je n’ai jamais conçu l’un sans l’autre. Ni la gestion sans la philosophie, ni la philosophie sans la gestion. Celles et ceux qui suivent l’enseignement à l’ESSEC gèrent ou vont gérer des entreprises. Il me parait capital qu’ils aient de la prise de recul nécessaire. L’ESSEC a toujours cultivé cela.

Plus d’informations sur le nouvel ouvrage de Laurent Bibard

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